Un gars de la classe

Sinon, à part ça, je me suis souvenu d’un gars de ma classe quand j’étais en cinquième année de lycée. Il s’appelait Bobby. Brun, 1,60 m, teigneux, mais drôle à la fois. Le type habitait en montagne, notre lycée était dans la vallée.

Il devait se taper une heure de bus matin et soir pour venir. Le premier jour de cours d’espagnol, j’ai cru qu’il était parti trop vite de chez lui et qu’il avait oublié ses affaires. Au bout de cinq jours sans affaires, j’ai compris qu’il s’en fichait. Quand bien même il prenait des heures de colle, le gars était solide.

C’est devenu mon voisin de classe. Moi, je n’avais pas le courage de tenir tête à la prof. J’ai décidé de venir en cours quand je voulais. C’est plus simple. Bobby, lui, devait aimer être au chaud. Ça devait le changer de sa maison de montagne en altitude et mal isolée.

Je ne suis jamais allé chez lui, mais trente ans après, je réalise que mon Bobby ne devait pas avoir la vie facile à la baraque. C’est maintenant que je comprends que sa situation était même précaire. À 17 ans, il portait déjà une partie de la misère du monde. Quand tu es jeune, tu ne fais pas gaffe.

Je me demande ce qu’il est devenu… Son seul kif, c’était de conduire un camion. Un camion de marque Scania, il disait. Les peu de fois où il sortait un stylo, c’était pour dessiner un Scania. Je connais la marque par cœur désormais. J’espère pour lui qu’il a réalisé son rêve.

Il aurait pu être crêpier, Bobby. Un jour, il est venu en cours de maths avec une crêpière. Il a enchaîné les crêpes au Nutella pendant une heure. Peut-être ne me croirez-vous pas, mais je vous assure que c’est vrai. J’ai vécu cette scène avec la prof qui essaie de le raisonner, mais qui est débordée parce que tout le monde soutient Bobby.

C’était ce matin, j’ai repensé à lui. Je ne sais pas pourquoi. Il m’a probablement impressionné. Comme le jour de la rentrée où il avait trouvé une flûte d’occasion qu’il avait repeinte salement avec de la peinture. Il n’a jamais pu sortir un son avec : les trous étaient bouchés.

Depuis des années, dès que je croise un Scania, je me dis que c’est sûrement Bobby au volant.

Retour en haut